Dans son ouvrage la Politique, Aristote définit l'homme comme un zôon politikon, un « animal politique » au sens « animal social », qui « vit » véritablement lorsqu'il est en société. Autrement dit, l’homme a besoin de la société pour être et pour exister. De la société des autres hommes, que ce soit dans le cadre d’un groupe stable ou instable. Groupe stable tel que famille, clan, village, entreprise, communauté, nation… ou groupe plus fortuit au gré des rencontres et parcours de vie.

A telle preuve que l'ostracisme, l’excommunication ou le bannissement, étaient des peines extrêmement sévères, qui renvoyaient celui qui en faisait l'objet à une exclusion, à un déracinement, à une solitude matérielle avec la nécessité de s'auto-suffire :

  • L'ostracisme avait été inventé par les Athéniens pour éviter le retour de tyrans : mécanisme d'éloignement des personnages publics qu'ils ne désiraient plus voir exercer leur fonction, la mesure prévoyait une peine d'exil temporaire de 10 ans : le nom de l’homme qu’on jugeait dangereux était inscrit sur un tesson, un ostracon.
  • L’excommunication (du latin ecclésiastique ex-communicare, « mettre hors de la communauté ») est une exclusion de la communauté des fidèles chrétiens.
  • De facture plus récente, le bannissement est une peine par laquelle un citoyen perd la nationalité de son pays : en droit germanique ancien, le banni voyait ses liens confisqués et pouvait - après un délai lui permettant de disparaître - être tué par quiconque le rencontrait dans les lieux d’où il avait été banni.

La peine actuelle d’emprisonnement n’est -elle pas un avatar de ce bannissement ?

L’une des preuves de ce besoin de socialité est l’attachement social qui, selon Serge PAUGAM (1), peut prendre 4 formes :

  • Familiariste (lien entre parents et enfants),
  • Volontariste (lien de participation élective, entre conjoints, amis, proches...),
  • Organiciste (lien entre professionnels),
  • Universaliste (lien de citoyenneté politique). Pour le même individu ces liens peuvent se compléter et se superposer. 

Le travail est ainsi source de lien « organiciste ». Mais cet attachement est-il uniquement lié à l’exercice commun d’une profession ?

« N’existant que par l’échange, notre sentiment de sécurité ne peut venir que d’une relative stabilité des relations qui doivent être rendues possiblement prévisibles … Mais cette sécurité relationnelle nous impose de nous faire à la fois aimer et reconnaître » (2)

Une des manifestations de ce lien fondamental d’attachement me semble ainsi être la reconnaissance.

Selon le CNTRL (3), l’une des définitions de la reconnaissance est : action de reconnaître quelqu'un, quelque chose ; fait de reconnaître, d'identifier (quelqu'un ou quelque chose) ; fait de se reconnaître mutuellement.

La reconnaissance touche ici l’identité, le parcours personnel et professionnel, les compétences.

Mais il existe un autre sens : la reconnaissance de la réalisation d’actions au profit d’autres hommes. Selon encore le CNTRL, la reconnaissance est également « le fait de reconnaître un bienfait reçu, un service rendu ; sentiment qui incline à se souvenir d'un bienfait reçu et à le récompenser ».

Cette notion est particulièrement féconde dans le cadre du travail, de la création de valeur. Dans ce contexte, que peut-on nommer reconnaissance ? Un sentiment de gratitude, d’admiration par lequel on reconnaît le travail fourni par un autre homme, les efforts faits, la mise en œuvre des capacités et compétences professionnelles. C’est l’approbation et le remerciement pour celui qui a réalisé un travail en raison de ce travail.

Il ne suffit pas de ressentir de la reconnaissance, même si c'est déjà beaucoup. Encore faut-il l'exprimer, la manifester, la communiquer, la partager ; Un sourire, un hochement de tête, un geste positif. La communication non verbale est un puits de ressources non langagières.

Cette considération remerciant l’homme pour son « œuvre » est décorrélée de toute gratification. La reconnaissance vient s'ajouter (ou remplacer) les autres formes de prise en compte du travail, et notamment les formes financières de récompense : rémunérations, salaire, honoraires, bénéfices…

Dans le travail salarié, elle s'ajoute aux avantages directs et indirects que les entreprises mettent en avant pour attirer les salariés à fort potentiel. Mais rien ne la remplace.

Toutes les formes de management qui l’oublient, se targuent de l’ignorer ou même s’en gaussent font une grossière erreur, d'autant que cette reconnaissance doit traverser l'entreprise dans toutes ses strates et dans toutes les relations de même niveau hiérarchique. Elle est un puissant booster de l'attachement à l'entreprise, de la productivité, de la fierté du travail fait et du plaisir de travailler. Une entreprise saine est une entreprise où on se reconnaît mutuellement.

Je me souviens d'une anecdote qui m'avait profondément humiliée : dans l'immeuble occupé par la très grande banque où je travaillais, une batterie de 4 ascenseurs permettait d’atteindre les bureaux. Un des ascenseurs avait été inopinément réservé à la Direction générale. L'ignorant, je m'engouffre dans la cabine déjà occupée par un cadre en col blanc et costume de prix. Je me souviendrai toute ma vie du coup d’œil qu'il m'a lancé, légèrement surpris et nettement désapprobateur. Toute rouge, je me suis éjectée sur le palier, bafouillant des mots incompréhensibles. Le directeur en question m’avait exclue, incapable d'une reconnaissance de mon statut de salariée - comme lui-même l’était – et du travail que je fournissais depuis beaucoup plus longtemps que lui. A compter de ce jour-là j'ai voué une rancune tenace au staff invisible.

La reconnaissance soude également les organisations non lucratives, telles les associations. Par définition les bénévoles ne sont pas rémunérés, et leur travail est souvent obscur et en général en deçà de leur capacités et compétences effectives. Ces contraintes sont acceptées avec joie et même revendiquées comme une forme de légitimité oblative. Mais qu'est-ce qui peut retenir ses bénévoles ? La gratitude des bénéficiaires certes, mais les bénévoles sont parfois employés dans des tâches de back office² invisibilisées. La reconnaissance par les membres de la structure où ils agissent leur est indispensable pour continuer.

La reconnaissance s’inscrit également dans le cadre des relations vis-à-vis de l’artisan, du prestataire de service, du professeur, du livreur, de tous ceux qui fournissent de la valeur matérielle ou intellectuelle.

Qui plus est, cette marque de reconnaissance ne fonde-t-elle pas l’accord, la paix, la solidarité ?

« Le but de l’homme n’est pas de préserver son intérêt personnel mais plutôt de s’assurer de la bienveillance, un certain statut et des avantages sociaux. L’homme cherche à être reconnu, c’est-à-dire cherche à avoir de la valeur auprès des autres humains » Karl Polanyi, cité par Alain Caillé.

Loin de moi une vision irénique des relations humaines. Mais si on ne pousse pas un peu dans un sens, dans le bon sens, rien ne bougera.
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(1) L'Attachement social : Formes et fondements de la solidarité humaine - Serge Paugam – Seuil

(2) François BALTA - préparation Congrès ASP Conflits et conflictualité – Montpellier juin 2014

(3) https://www.cnrtl.fr/definition/reconnaissance

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